Une bonne leçon de calcul

L’histoire commence au festival de jazz de Saint-Louis, dans la nuit de dimanche à lundi. Vers 3h du matin, je sors d’un bar avec trois amies : une adorable japonaise, qui a vécu dans plusieurs pays d’Afrique, travaille à l’Ambassade du Japon à Dakar et a voyagé d’Afrique du Sud en Egypte seule et en stop (tout est possible !), et deux jeunes diplomates Ethiopiennes qui vivent en Mauritanie. Nous nous dirigeons vers un autre bar et marchons en papotant dans une grande rue, entourées d’autres petits groupes.

Tout à coup, l’impression que l’espace se ressert. Sept ou huit garçons nous entourent, nous prennent nos sacs un peu méchamment et filent en courant, immédiatement coursés par tout un tas de gens. Après une magnifique course poursuite dans la ville, nous retrouvons l’un des sacs par terre et le contenu d’un autre, que les voleurs ont du lâcher dans la précipitation. Surtout, nos super héros d’un soir réussissent à arrêter l’un des voleurs.

Là, j’ai eu peur. J’ai sérieusement cru qu’il allait se faire lyncher (ce qui arrive régulièrement lorsqu’un voleur se fait prendre). La scène était complètement dingue. Il a donné des noms et des adresses et a bien sûr rendu le sac qu’il avait pris. Je pense qu’il a regretté son geste, en tout cas pendant ces quelques minutes…

Ne restait donc plus que mon sac.

La police est arrivée, a récupéré le voleur, et m’a fait monter dans la fourgonnette aussi, accompagnée d’Alexandre, un jeune Sénégalais qui dormait profondément dans la maison à côté de laquelle nous nous sommes fait agressées, qui est descendu, a rattrapé et fait parlé le voleur. Heureusement qu’il était là, parce que j’étais quand même sacrément sonnée. Mes amies, parties plus loin pendant la poursuite, étaient en train de revenir.

Dans mon sac : un peu d’argent, mon portable, mes clés d’hôtel, mon passeport, mon carnet de vaccination (obligatoire pour rentrer dans la plupart des pays), ma carte bancaire et mon permis de conduire. Bingo. Le jackpot. Je sais, c’est stupide, très stupide, de se balader avec tout cela pendant un festival, mais l’hôtel ne me paraissait pas très secure, et j’avais préféré garder tout ça avec moi. Le sentiment d’être un peu à poil, donc.

La police et notre groupe de sauveurs ont été géniaux de chez géniaux, fous de rage contre les voleurs (des types qui viennent de tout le Sénégal et de pays frontaliers pour le festival de jazz), navrés que nous, étrangers, puissions croire que leur ville permet de tels débordements, prévenants et calmes.

Nastuno, la Japonaise, a fini par me retrouver au commissariat, et, entre attente et consternation, nous avons passé la nuit à nous marrer avec les policiers ! Pendant tout ce temps, c’était la valse des victimes de pick pockets, d’agressions comme la notre, de vols de portable, etc.

Le commissaire a proposé de nous déposer à notre hôtel avec Nastuno, et Alexandre a forcé la porte de la chambre pour que nous puissions y rentrer !

Résultat : j’ai passé la matinée d’hier au commissariat, à déposer plainte et à expliquer à l’inspecteur que ça aurait pu m’arriver n’importe où, avec n’importe qui et dans n’importe quelle situation. Que pour sept ou huit voleurs de très bas étage, nous avons été aidées et entourées par une trentaine de personnes, dont au moins dix ont patienté toute la nuit avec nous, des Sénégalais et des touristes, tous plus adorables les uns que les autres. Que le lendemain matin, tout mon bébé-réseau d’amis au Sénégal, de tous les âges et de partout, était déjà en train d’appeler le consulat et autre pour faire avancer les choses. Que le lendemain, le staff de mon hôtel, pourtant pas très luxueux, s’est plié en quatre pour aller m’acheter un nouveau portable et a obstinément refusé que je leur dédommage la porte/serrure. Que le lendemain midi, en déjeunant dans l’un des plus vieux hôtels de la ville avec un couple d’amis avant qu’ils ne me ramènent à Dakar, nous avons reçu la visite à notre table de tout le personnel de l’hôtel, me présentant leurs « excuses » au nom de leur ville. Que le soir même, après ces quelques secondes moyennement agréables, nous nous sommes senties entourées et prises en charge. Que j’ai grâce à cela accéléré mille fois ma rencontre avec Natsuno, que des amis communs venaient en fait de me présenter, en nous disant que nous étions faites pour nous entendre, ce que je confirme ! Qu’en arrivant à Dakar hier soir, chez d’autres gens encore, on s’est encore incroyablement bien occupé de moi.

Au bout du compte, cette nuit à la fois très drôle et pas très drôle m’a fait faire une bonne leçon de math : contre sept ou huit cas désespérés, nous avons découvert des dizaines et des dizaines de belles personnes. Même si je ne souhaite évidemment pas que cela se reproduise, je crois que le compte est bon.

Epilogue : ce matin, en me réveillant, j’ai reçu un coup de fil d’un ami de l’une des Ethiopiennes, qui vit à Saint Louis et a assisté à la scène. En quittant son appart ce matin, il a remarqué un sac marron dans un tas de gravas en bas de chez lui : mon sac, avec tous mes papiers à l’intérieur.

 

 

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5 réflexions sur “Une bonne leçon de calcul

  1. Rébecca dit :

    Histoire folle et magnifiquement racontée ! C’est un vrai régal de lire tes aventures !

  2. Capucine Arnoux dit :

    Je frissonne, quelle histoire!

  3. Quentin dit :

    Verre à moitié vide ou dix verres pleins, le choix a été fait. Merci pour le formidable récit Gomar, j’ai revécu l’aventure avec toi.

  4. Anna Polonsky dit :

    De l’action, des sentiments, de la cadence, une happy end. J’aime.

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