D’Abidjan à Ouagadougou en train

Lundi, 9h15. J’arrive à la gare d’Abidjan, tout bien en avance comme la dame m’a dit. Dans ma poche, un billet pour Ouagadougou. J’avance tout au bout du quai, on m’indique que le wagon de première classe et la locomotive vont arriver. Pendant ce temps, des centaines de personnes et de kilos de marchandises montent à bord des wagons déjà à quai.

9h30. Ledit wagon et la locomotive avancent tout doucement vers le trou béant du dernier wagon et y sont accrochés. Wagon presque rutilant, « voiture climatisée – tv – sono » inscrit en bleu marine.

9h40. La porte du wagon s’ouvre, il est entendu que nous ne pouvons pas encore monter.

9h45. Une maxi-mama, tout de jean et de t-shirt blanc très très moulants vêtue, se rebelle. Elle crie  un peu, l’employé Sitarail (gestionnaire du train) se fait houspiller. Branle-bas de combat, tous à ses sacs, on rentre. Les places sont numérotées, certes, mais les espaces pour les bagages sont relativement limités, or il y en a beaucoup, des bagages qui attendent sur le quai… Vaisselle en plastique, faux Vuitton, énormes valises à roulettes, sacs de nourriture. Les porteurs se font hurler dessus, puis tout le monde éclate de rire, puis ils se font hurler dessus à nouveau. L’allée devient une zone de non-droit, les grands coups de sacs s’y perdent, les coups de coudes aussi. Tout le monde me repère bien sûr, mais on fait comme si on n’avait pas remarqué qu’une blanche, seule en plus, s’était installée, ce qui est quand même sacrément étrange. Sentiment d’anonymat propre à nos pays froids, agréable à retrouver parfois. Le wagon est classique, pas de couchettes mais de gros fauteuils bleus un peu (beaucoup) fatigués, quelques petites bêtes de type rampantes qui passent de temps en temps, mais rien de sérieux, des petits rideaux à chaque fenêtre et plusieurs gros climatiseurs. On est en première classe ou on ne l’est pas.

10h30 pétantes. Coup de sifflet, le train démarre. Rarement connu une aussi belle ponctualité depuis le début de mon voyage. Nous partons, donc. Tout le long du trajet, il n’y a qu’un seul rail. Si nous croisons un autre train, il faudra que ce soit à une gare, ou bien que l’un des deux accepte de rebrousser chemin jusqu’à la prochaine gare (On me dira que pendant la nuit, notre train s’est retrouvé face à un train venant de la direction opposée. Les deux trains se sont fait face pendant 1h avant que l’un des deux accepte de reculer. Il semblerait que nous ayons gagné…). Étant donné l’état de la voie, le train ne peut rouler que doucement. Sa vitesse n’est par ailleurs pas constante, étant dépendante des troupeaux de chèvres traversant la voie, par exemple. Impossible, donc, de savoir combien de temps le trajet prendra. On me dit deux jours, mais en réalité tout le monde avoue que ça peut beaucoup varier. Et puis quelle drôle de question. Le train arrivera lorsqu’il arrivera, c’est tout.

10h40. La maxi-mama travaille en fait pour la compagnie, à un poste que je ne comprendrai jamais très bien, en tout cas elle est (très) confortablement installée, occupant plusieurs sièges et s’étant presque installé une petite cuisine perso! Elle parle fort et check tout le monde. Surprise : elle enlève une planche de bois tout à l’avant du wagon et découvre…un magnifique écran plasma. Horreur! L’enchaînement des films commence, avec le son à pleines balles, sinon c’est pas drôle, surtout pour ceux qui sont assis A COTE d’une enceinte. Les films locaux s’enchaînent, avec scénarios de haute volée – Amour, Gloire et Beauté au village ou chez les milliardaires, une chance sur deux -, dialogues de rêve, doublages de cauchemar et jeux d’acteurs dont vous me direz des nouvelles. Ce que j’aime bien avec ces films, c’est que même si au début il y a toujours des méchants, à la fin, tout le monde est gentil, parce que les méchants ont changé d’avis. Ou alors ils sont morts. En tout cas, tous mes compagnons de voyage regardent et adorent, c’est déjà ça. Ils commentent les passages clés et se tapent des barres aux moments des blagues.

11h. Nous n’avons pas le droit d’ouvrir les rideaux du train (« Le rayon du soleil là, ça chauffe trop, après ça fait la chaleur. ») et sommes donc éclairés à la lumière artificielle. Je me cale donc sur la petite passerelle entre deux wagons, à l’air libre et face au paysage. C’est comme si je tenais salon en fait, car des gens viennent, s’assoient à côté de moi, me parlent, puis partent (parfois, c’est moi qui pars…) et laissent leur place. Nous traversons le grand Abidjan : Adjamé d’abord, puis Abobo, immense quartier populaire du Nord de la ville, qui a vécu, l’année dernière, la guerre civile aux premières loges. Les gens vivent presque sur les rails et se décalent lorsque le train passe. Les maisons sont sommaires, les enfants courent dans tous les sens et les déchets trainent partout. Les parts d’ombre d’Abidjan.

14h30. Je me fais racketter mon sandwich par la maxi-mama. Alors qu’elle a du me repérer me délectant de mon sandwich-déjeuner, confectionné avec amour à Abidjan, dans l’idée d’éviter pour le premier jour en tout cas les vendeurs de choses-frites-et-pas-digestes, la maxi-mama se penche au-dessus de moi, tout près de moi, et me cale : « Il te reste le pain là? » ; moi : « Euh, oui ». Gros blanc. Elle le veut. Je le vois dans ses yeux. « Vous en voulez? » ; « Donne moi ». Un peu décontenancée, je fouille dans mon sac et lui tends mon morceau d’aluminium. Elle le chope et se casse, tranquillou. Je me suis sentie si stupide après, j’étais morte de rire… En réalité, ça n’est pas très choquant ici, où tout se demande, surtout aux blancs. Elle en avait juste envie. Alors elle me l’a demandé. Quant à moi, je me suis fait taper mon dîner!

18h. Verre de vin à la « voiture bar » avec Nicole, Claude et Ibrahim, deux Ivoiriens et un Burkinabé très sympas, qui deviendront mes copains de voyage.

23h. Extinction, non pas des feus (les lumières resteront allumées toute la nuit) mais de la télé. Silence relatif, roulis du train, petite couverture, bonheur intense.

Mardi, 6h. Réveillée en sursaut par un hurlement de femme. C’est en fait la télé. Dur. Illico, tout le wagon regarde et commente. Je commence à m’y faire, je crois… J’arrive même à lire un peu.

8h30. Arrivée à la frontière du Burkina Faso. « Mon » quatrième pays. Nouvelle carte SIM, nouveau tampon sur le passeport. Me voilà. Nous sommes à l’arrêt pour 3h environ, car les douaniers doivent vérifier tous les wagons. Et où m’emmènent mes trois nouveaux amis à 9h du mat’ pour passer le temps ? Au maquis pardi ! Histoire de boire de la bière et de manger du mouton frit. Beurp.

11h. Nous repartons. Je ronchonne toujours autant parce que les rideaux sont toujours aussi fermés et que vraiment, tout le monde s’en fout ici de la nature, pffff. Je reprends ma place entre les deux wagons et regarde le paysage changer. De la Côte d’Ivoire verte et humide, nous sommes passés pendant la nuit aux plaines sèches et peu peuplées du Burkina Faso. Le train longe quelques villages de cases, comme seuls au monde. La terre est rouge. C’est sublime, j’en prends plein les yeux. Paysages africaines de carte postale – moi qui dit toujours qu’il faut arrêter de se représenter l’Afrique de cette façon simpliste, cela me rappelle que c’est aussi une réalité de ce continent.

14h30. Pause à Bobo-Dioulasso, très belle ville de l’Ouest du pays. Toute blanche, la gare brille de propreté et de jolies petites pelouses bien taillées. J’y retournerai la semaine prochaine, en bus cette fois. Comme à chaque arrêt, des vendeurs accourent vers les portes des wagons et proposent leur came. De l’arachide à la mangue séchée en passant par les mouchoirs en papier, les soutiens-gorge et les lampes torches, on y trouve de tout.

18h. Retranchée tout au fond du wagon, où le son de la télé parvient à peine, à côté d’une fenêtre dont j’ai ouvert le rideau en grand, iPod sur les oreilles, lumière du jour qui tombe, paysage lunaire sous les yeux.

Mercredi, 1h du matin. Arrivée à la gare de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso et accessoirement capitale au nom le plus stylé du monde. Tout le monde se dit au revoir. Après deux jours passés ensemble, les langues se sont déliées, les habitudes se sont créées.

On m’attend à la gare. Ce voyage est terminé, bonne nuit les petits.

 

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8 réflexions sur “D’Abidjan à Ouagadougou en train

  1. Yausset dit :

    Formidable j ‘ai decouvert le train avant d ‘ y être grâce à vous

  2. Christian dit :

    Bonjour,
    Mille merci pour ce récit bien illustré. Pour les quelques rares fois où le sujet ne concerne pas la pauvreté de nos pays, nous voilà fier d’avoir voyagé avec vous sans prendre le train.

  3. Alessandri Armelle dit :

    Merci, j’ai passé un bon moment à voyager avec vous.

  4. Clarisse dit :

    je compte faire le trajet abidja ouaga par le train. Bien entendu je vais préférer réserver en 1ère classe. Merci me donner votre sentiment sur le confort du voyage deux jours durant. Est ce supportable?

    • margauxhuille dit :

      Bonjour. Oui, c’est tout à fait « supportable », comme je le raconte ici. Ca n’est pas évidemment du grand luxe (si vous êtes française et habituée au TGV, pas de comparaison possible avec la première classe SNCF !), mais ça va très bien. Seuls problèmes à mon sens : les rideaux fermés et le volume de la télé. La voiture bar est assez sommaire, ne comptez pas trop sur elle pour vos repas. Rien de trop grave, donc. Je recommande vivement ce voyage, un peu long mais superbe. J’espère que vous l’apprécierez autant que moi !

      • sudsahel dit :

        Merci de tous ces commentaires tous agréables et….joyeux et
        pittoresques. Mais au point de vu PRIX!!! COMBIEN A/R??

      • margauxhuille dit :

        @Sudsahel : merci!
        Question piège… Dans mes souvenirs, le prix en première était de 39000 CFA, mais à vérifier. Je pense que vous pouvez trouver ces infos sur internet ou en leur téléphonant directement (Sitarail).

  5. Capucine Arnoux dit :

    Juste incroyable…. Merci pour ce joli voyage

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