Art contemporain vs. art premier vs. artisanat

C’est bientôt la rentrée, révisons nos classiques !

En parlant d’art contemporain en Afrique (de l’Ouest, en tout cas), je me suis rendue compte durant ces quatre derniers mois qu’il est très courant que cela créé un malentendu avec mon interlocuteur, qu’il soit Burkinabè, adulte, enfant, Français, Ivoirien, touriste, installé ici ou Indien.

En dehors d’un milieu averti ou intéressé, il m’a assez souvent été demandé des précisions sur ce que « je » désignais (entre guillemets car ça n’est bien sûr pas moi qui l’appelle ainsi) art contemporain sur ce continent. De nombreuses personnes se mélangeaient un peu les pinceaux entre art premier, art contemporain et artisanat. A ma grande surprise, l’expression « art contemporain » a bien souvent du mal à se faire une petite place dans les imaginaires, à côté de cet art premier venu d’Afrique et qui en a marqué l’identité pour les Occidentaux.

Oui, il y a bien une création contemporaine sur le continent, comme partout ailleurs, et non, elle n’est pas toujours strictement politique ou engagée. « Mais alors, à quoi ressemblent des œuvres d’art contemporain africain ? » ; « A des œuvres d’art contemporain comme on pourrait en voir dans tous les musées et dans toutes les collections du monde, leurs auteurs sont Africains comme d’autres sont Français, Américains ou Chinois. »

Pour beaucoup, parler d’art en Afrique revient ainsi à traiter d’art premier (ou art primitif, expression que je trouve un peu réductrice dans sa formulation, mais qui est aussi utilisée). De façon très générale, il s’agit alors des masques, fétiches, bijoux, poupées, etc. que l’on peut découvrir au Musée du Quai Branly à Paris notamment ou dans d’autres très beaux musées ou galeries dans le monde. Ces objets sont liés aux pratiques religieuses, mystiques, coutumières, sociales d’une région, d’un village, d’une famille, d’une chefferie. Ils ne sont ni signés ni datés (l’âge calculé du bois utilisé n’est pas toujours l’âge de l’objet) et leur valeur ne réside pas en leur force artistique mais dans l’utilisation et la perception qu’un certain groupe de personnes en a. Ces objets n’ont d’ailleurs été qualifié d’artistiques que par les Occidentaux, puis pillés, démunis de leur sens et raison d’être pour enfin être enfermés dans des musées. Alain Resnais et Chris Marker le disent mieux que moi.

Aujourd’hui, le marché de l’art premier est solide et institutionnalisé. C’est vers lui que se tourne l’imaginaire collectif Occidental lorsque le terme art est associé au continent africain. Mais ce marché souffre aussi de son succès : les faux objets (c’est à dire ceux qui n’ont pas été créés pour être utilisés mais pour être vendus) circulent presque aussi rapidement que les vrais. J’ai cependant pu croiser sur ma route plusieurs personnes ayant une réelle expertise sur ces sujets, si denses, si complexes, si plein d’histoires à raconter : des mines de ressources…

Un couple de fétiches protégeant une maison lobi, près de Gaoua, Burkina Faso

Objets dits authentiques, marché de Treichville, Abidjan : créés pour nos beaux yeux?

De ces objets dits premiers est né un certain marché artisanal en Afrique. Il peut alors s’agir de reproduire – à peu près – ces objets à la chaîne, qu’elle soit manuelle ou industrielle. En ce sens, je dirais que cet artisanat vise à la production d’un objet ayant une visée décorative ou pratique. C’est par exemple une petite sculpture en bronze, produite en de nombreux exemplaires sur la base d’un modèle préexistant ; une louche en bois visant à être rapportée en Europe et décorée de motifs « locaux » ; une lampe de chevet en bois et en métal ; une petite voiture fabriquée avec des boîtes de conserves recyclées ; etc.

L’artisan sait avant de commencer à travailler ce à quoi ressemblera son objet à la fin. Ces objets sont vendus dans des marchés d’artisanat, dans la rue ou dans des boutiques pour blancs scandaleusement chères. C’est surtout un marché géré par les hommes et il est rare de voir des femmes proposer de tels objets. Bien entendu, certains objets d’artisanat peuvent être magnifiques et fabriqués avec le plus grand soin.

Petites sculptures en fer, vieille ville de Bobo-Dioulasso, Burkina Faso

Enfin, last but not least, l’art contemporain. Posons les bases : tous les grands théoriciens de l’art contemporain se sont cassés les dents en tentant de le définir, et je n’essayerai certainement pas de le faire de manière formelle. De façon simpliste, je dirais qu’il s’agit de la production d’un objet qui est le fruit d’une réflexion ou d’une émotion, qui ne vise pas à l’illustrer mais à la prolonger.

Il est le fait d’artistes vivants ou ayant travaillé dans la seconde partie du XXème siècle (les théoriciens désignent souvent les années 1960 comme étant le point d’émergence de l’art dit contemporain) et englobe une diversité hallucinante : photo, peinture, installation, performance, sculpture, vidéo, etc. On le désigne comme étant africain, mais c’est un peu réducteur. Il est avant tout art et contemporain, et il se trouve qu’il est produit par des artistes venant de pays africains, qu’ils vivent toujours sur le continent ou pas, ou bien d’étrangers s’y étant installés. 

 

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3 réflexions sur “Art contemporain vs. art premier vs. artisanat

  1. Delpech dit :

    L’art premier pour moi c’est l’imaginaire, la source d’une expression intérieure.
    Le besoin vital en a fait un « art » dupliqué, mais qui parfois est émotionnel ( l’ame et la main sont interdépandes ici et maintenant)
    La « comporanite » n’existe pas.
    Une oeuvre est déjà première des que le geste est pensé

  2. pillot dit :

    ma lecture ce matin remonte les bretelles sur la conception de certains concepts de l’art et c’est juste et bon, c’est un plaisir de te lire Margaux.
    Souvent je suis très envieuse de tes présents, envieuse mais pas jalouse, ton voyage est magnifique et tu es magnifique.
    merci pour ce partage régulier et high quality.
    i wish you the best!
    Big Hug!
    Chris

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