Tewodros Hagos

Le studio de Tewodros Hagos est au dernier étage de la maison familiale, à Gerji, un quartier d’Addis-Abeba. D’immenses visages en recouvrent les murs. Les toiles de Tewodros Hagos sont figuratives, les traits de ces visages sont denses, intenses, marqués, soulignés de couleurs sombres. Les yeux sont parfois aveugles, l’allure austère ou fatiguée. Impressionnants voire repoussants à première vue, il faut s’habituer à eux, accepter de les regarder pendant un petit moment pour réussir à y voir autre chose que leur force brute.

Diplômé de l’École des Beaux Arts d’Addis-Abeba en 1995, Tewodros Hagos a longtemps vécu en Belgique avant de revenir s’installer dans son pays natal, l’Éthiopie. Il a beaucoup exposé ses visages, ici et ailleurs.

Tes portraits sont excessivement expressifs, on sent que chacun de ces personnages traduit une expérience particulière, a une histoire intense à raconter. Qui sont-ils ?

Ces tableaux ne sont pas des portraits de personnes vivantes ou ayant existé, ce ne sont pas des représentations de quelqu’un en particulier, je ne les vois même pas comme des portraits mais comme des visages. Je m’inspire de personnes croisées dans la rue et parfois je demande à quelqu’un de poser pour moi dans mon atelier ou via une photo. Malgré cela, je ne représente jamais cette personne telle qu’elle est, je m’en inspire seulement, je mêle des éléments de différentes personnalités pour en créer une nouvelle.

Ça n’est pas la représentation en tant que telle qui m’intéresse, mais plutôt le fait de rendre ces visages vivants, réels, de pouvoir m’imaginer avoir ces personnes – pourtant fictives – en face de moi, d’être capable de voir quelque chose en elles., de comprendre quelque chose d’elles. C’est aussi pour cette raison que mes peintures sont grandes, car je ressens le besoin de saisir ces visages de plus en plus près et de plus en plus fort : je travaille souvent sur de petits formats d’abord, je fais des essais, des expériences. Lorsque je vois qu’un visage peut prendre forme, j’aime qu’il soit grand, très grand, qu’il occupe tout cet espace de vision. C’est aussi la raison pour laquelle je ne m’intéresse pas tellement au second plan du tableau, qui est souvent blanc, seuls les traits comptent.

Pourquoi utilises-tu des couleurs si sombres, des ombres si marquées, des traits si dessinés ? Quel rôle jouent les couleurs dans tes tableaux, notamment le vert qui est omniprésent dans toutes les toiles qui nous entourent aujourd’hui ?

Je ne réfléchis pas à la couleur lorsque je peins. J’imagine que j’utilise celles qui me parlent, mais je le fais de façon inconsciente. Je travaille en ce moment effectivement beaucoup à partir du vert, mais à d’autres périodes mes toiles peuvent être bleues ou grises, etc.

Quant aux visages si « sombres » comme tu dis, cela tient au fait que je peins ce que je vois autour de moi, je transcris cette réalité qui nous entoure. A Addis-Abeba, bien sûr, mais aussi partout ailleurs on retrouve ces visages remplis d’histoire, de vie, de souffrances. J’ai peint plusieurs aveugles, des vieillards, mes visages portent souvent des cicatrices ou des infirmités, qu’elles soient naturelles ou accidentelles. Tous ces détails de la vie symbolisés sur le visage d’un être humain me fascinent. J’aime étudier le mouvement aussi, celui des visages et des corps.

Ces visages sont très forts, presque repoussants au premier abord. Est-ce cette réaction que tu cherches à provoquer chez celui qui regarde l’une de tes toiles ?

On me dit effectivement souvent que mes peintures sont repoussantes, qu’il est difficile de les aborder. D’ailleurs, pas mal de personnes n’y arrivent pas, elles leur tournent le dos rapidement, s’en écartent. Et je le comprends tout à fait !

Au fond, ce que je veux, c’est que ces visages réussissent à toucher certaines personnes, qu’ils créent quelque chose en eux, qu’ils les obligent à confronter une réalité que l’on a parfois tendance à esquiver. Ce que je souhaite, c’est peindre de « vraies » personnes, c’est pour cela qu’elles sont imparfaites. Il est difficile de leur faire face, c’est évident, mais je pense que c’est nécessaire, indispensable, pour comprendre ceux qui nous entourent, qui ont tous des blessures en eux. Si on fait l’effort de passer outre cette forme de répugnance, alors on peut voir le reste, la douceur, l’harmonie, la sagesse, la sérénité.

Je sais que certaines personnes sont touchées par mon travail et ça me suffit, je crois. D’autres artistes arriveront à toucher d’autres personnes.

Tu as étudié à l’École des Beaux Arts d’Addis-Abeba, puis vécu longtemps en Europe. Tes influences sont probablement un mélange de toutes ces cultures, de tout ce que tu as vu à ces différents moments de ta vie. Peux-tu en isoler quelques-unes ? Certaines ont-elles été plus importantes que d’autres ?

J’ai été influencé par tellement de choses, et bien sûr par de très nombreux artistes, je ne peux pas désigner certaines sources plutôt que d’autres. Il est évident que ma peinture est le résultat de tout ce que j’ai vécu et vu jusqu’ici et c’est pour cela qu’elle évolue toujours, heureusement. 

Il est malgré tout intéressant de parler d’influences. Je me suis rendu compte à plusieurs reprises que certains artistes dont le travail n’a rien provoqué de particulier chez moi au premier abord, m’ont ensuite fasciné. C’est le cas notamment de Lucian Freud. Je suis tombé sur un catalogue un jour et je l’ai vite refermé ! Je n’ai pas du tout accroché, j’ai même eu un mouvement de recul, de répulsion pour ce qu’il me mettait sous les yeux. C’est plus tard, progressivement, que j’ai accepté son travail et qu’il a commencé à tant m’intéresser. Tout à coup les corps, les couleurs, les visages, les corps, ont pris une densité que je n’avais pas du tout envisagé au début. C’est peut-être en un sens ce que certaines personnes ressentent en voyant mes tableaux, je ne sais pas. Il m’est arrivé la même chose avec Edward Hopper. J’ai mis longtemps à comprendre et à apprécier le monde qu’il aborde, cette atmosphère si particulière qu’il raconte. Aujourd’hui, ses toiles me fascinent, mais au départ, je n’y voyais pas grand chose. C’est ce genre d’expériences qui ont constitué les influences les plus fortes, peut-être, dans mon propre travail.

Une question plus personnelle pour finir : pourquoi as-tu décidé de devenir artiste, d’autant plus dans un pays où ça n’est pas évident de s’affirmer et de vivre comme tel ? Que recherches-tu lorsque tu présentes des œuvres au public ?

Pour être honnête, je ne me suis jamais posée cette question ! Mais maintenant que j’y pense, je réalise que c’est un peu étrange de ne pas l’avoir fait… Je n’ai jamais « décidé » de devenir un artiste, j’ai juste suivi le cours des choses, et me voilà.

Effectivement, ça n’est pas évident de vivre de son art en Éthiopie, c’est même très compliqué. Mais je me considère comme chanceux, certaines personnes semblent apprécier mon travail et je vends plutôt bien mes œuvres, elles ne restent jamais trop longtemps dans mon atelier.

Il y a peu de galeries marchandes ici, même très peu. Cependant, je pense que ce dont les artistes éthiopiens manquent le plus, ce sont de commissaires, de personnes qui pensent et structurent le monde de l’art contemporain, de réflexion formalisée, globale ou particulière, sur la scène artistique. Il y a quelques commissaires qui font un superbe travail, mais bien trop peu. Il n’y a ainsi presque pas d’écrits sur l’art contemporain, ce qui est une aberration.

Conversation avec Tewodros Hagos, le 15 novembre 2012 à Addis-Abeba (discussion traduite de l’anglais au français afin de la retranscrire ici, j’espère que Tewodros pourra me pardonner mes approximations…).

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Une réflexion sur “Tewodros Hagos

  1. Luc de Revel dit :

    Un peintre sensationnel dont je ne me lasse pas d’admirer et de faire connaître les œuvres que nous avons ramenées à Paris.

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