Ronex

Ronex

Ronex est une drôle de personne. Ougandais, il vit à Kampala où il a créé FasFas, un bar/restaurant/café/galerie en 2011. Il continue par ailleurs à travailler en tant qu’artiste dans son studio ; c’est l’un des jeunes artistes bien installé et qui continue à s’installer dans le paysage artistique local. Il est à la fois peintre, sculpteur, designer de meubles et de vêtements, recycleur, il fait plein de choses très différentes. Son univers est varié mais on retrouve toujours une certaine ligne, esthétique et douce au premier abord mais souvent engagée voire provocante – il traite notamment d’homosexualité et de nudité, thèmes oh provocants en Ouganda. Lui reste toujours aussi poli et agréable. Une drôle de personne.

Tu m’as demandé que l’on se rencontre ici, à FasFas. Raconte moi un peu l’histoire de ce lieu et les raisons pour lesquelles tu l’as créé ?

FasFas a ouvert en novembre 2011, on a fait quelques nouveaux travaux récemment et on vient juste de rouvrir les portes. Mon idée est de créer un lieu où les gens puissent se retrouver, se croiser, se parler : d’un côté les artistes ou les « personnes créatives », c’est-à-dire mon entourage, et de l’autre des habitants de Kampala qui ne sont pas habitués à être confronté à l’art mais qui viendraient ici comme dans un café/restaurant classique.

Mon espoir est que progressivement, ces derniers appréhendent un peu plus et mieux ce qu’est l’art et la culture tandis que les artistes auraient accès à un lieu ouvert et de création. On organise pas mal d’événements, des concerts par exemple. Il y a des œuvres d’art accrochées partout sur les murs, j’ai créé moi même tout le mobilier, il y a des sculptures, des installations, une galerie. Une fois ici, ça n’est pas très compliqué de regarder et peut-être de s’intéresser ou d’être touché par certaines pièces !

FasFas, ça veut dire make way ou move away, tu dis fasfas dans la rue par exemple pour que les gens s’écartent pour te laisser passer, on l’entend aussi beaucoup sur les marchés, les gens qui poussent des chariots le crient. Moi, je souhaite qu’on fasse de la place pour l’expression artistique.

FasFas

Fasfas

Dans une ville où le monde de l’art est non seulement assez restreint mais aussi assez conservateur, comment comptes-tu faire (un peu) évoluer les mentalités, convaincre les gens de venir ?

Effectivement, ça n’est pas forcément évident, mais je ne me fais pas trop de soucis, je suis optimiste. A mon avis, il suffit de quelques artistes qui font bouger les choses et les autres suivront le mouvement. Ça prendra du temps, certes, mais ça n’est pas grave.

J’essaie aussi progressivement de documenter ce qui se fait sur la scène artistique de Kampala, car il n’y a rien, aucun document, aucun écrit ou presque sur tout cela. Moi je déteste écrire, je suis très mauvais, alors je prends des photos, des tonnes de photos. Je les classe, les sauvegarde, je les publie sur une page Facebook que j’ai créé : Art Uganda. Tout le monde bien sûr peut ajouter des informations, les mettre à jour.

Les artistes locaux sont souvent tournés avant tout vers la valeur marchande de leur travail. Ton lieu propose une approche un peu différente mais pas complètement non plus car tu y as installé une galerie qui vend les œuvres présentées. Comment dépasser cette idée qu’une œuvre d’art est d’abord un bien à vendre et développer la réflexion sur sa valeur créative ?

C’est un vrai challenge ici. L’année dernière j’ai organisé une exposition pour essayer de mieux comprendre le désintérêt des gens pour l’art : est-ce une question financière comme beaucoup le disent ou juste une question de non-intérêt ? Le titre de cette exposition était : « Art at 20 000 » (20 000 Ugandan Shillings équivalent environ 6 euros) et je pense que ça décrit bien le sujet de l’expérience. Avec des œuvres à 20000 USh, personne ne pouvait dire qu’il n’avait pas les moyens. 20 000 USh, c’est à la portée de presque tout le monde, c’est un prix symbolique.

Mon expérience a donc eu lieu et je dois dire que j’ai été assez déçu… L’exposition a eu du succès, pas mal de gens sont venus, et certains sont repartis avec des œuvres, mais très peu et certains n’ont même jamais payé l’artiste au final, pas terrible..

En réalité, les Africains préféreront toujours acheter un produit qui vient de l’étranger. Si quelque chose est fait ici, ça n’est pas assez bien, pas assez chic. C’est beaucoup de show off. La classe moyenne ou l’élite achètera toujours ses meubles à l’étranger par exemple, alors que l’on a de très bons ébénistes et designers ici mais ça ne les intéresse pas. Ca explique en partie pourquoi les gens ne s’intéressent pas à l’art et surtout ne comprennent absolument pas sa valeur monétaire : comment un tableau, donc un truc « inutile », en plus produit par un local, peut-il coûter le même prix qu’une table ?

L’autre élément important est que les Ougandais, et les Africains en général je pense, n’achètent que des choses qui ont une utilité, qui servent potentiellement à quelque chose. Un tableau, en soi, ça ne « sert » à rien, une sculpture non plus.

C’est notamment pour cette raison que je design et fabrique des meubles, parce qu’eux « servent » à quelque chose, je pense que c’est beaucoup plus facile d’aborder le design que les arts visuels pour quelqu’un qui n’y a jamais été confronté. Même si ma chaise, au final, ressemble plus à une sculpture qu’à une chaise, elle reste une chaise, elle a une fonction. C’est ce que je te disais tout à l’heure, les choses vont évoluer petit à petit.

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Parlons de ton travail, justement. Tout est si différent ; quelle est la ligne conductrice ?

Je n’en ai pas vraiment en dehors du travail de la matière. J’ai commencé comme sculpteur, puis j’ai évolué, j’ai essayé d’autres choses, je fais plein d’expériences. En réalité, je suis plus intéressé par la technique que par le sujet. Ce que j’aime, c’est le matériau. D’ailleurs je me suis rendu compte que dans mes peintures, le matériau prend une grande place, j’utilise sur mes toiles des éléments qui appartiennent normalement au domaine de la sculpture. Alors effectivement le résultat est très varié, mais moi j’y vois une cohérence, une évolution censée.

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Ronex

Conversation avec Ronex, le 11 décembre 2012 à Kampala.

Un article de Vogue Italie ; un autre du journal ougandais The Independent ; son projet pour KLA ART 012, premier festival d’art à Kampala qui a eu lieu en octobre dernier, Ronex faisant parti des 12 artistes sélectionnés.

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