Rose Kirumira – Sur l’art contemporain en Ouganda

Rose Kirumira

Rose Kirumira a étudié les beaux arts à Makerere University et y a obtenu un PhD, sa thèse portant sur les stratégies de formation des artistes en Afrique.

Makerere University, pendant longtemps, a été la Mecque des artistes en Afrique de l’Est : créée en 1935 à Kampala en Ouganda et pendant de longues années seule école d’art de la région, des artistes Kenyans, Tanzaniens et autre sont venus y étudier et écouter les « artistes-stars » du pays décennies après décennies. Aujourd’hui, d’autres écoles d’art existent, non seulement à Kampala mais bien sûr aussi dans les pays limitrophes. L’école des Beaux Arts de Makerere University a perdu un peu de sa splendeur et c’est notamment pour comprendre pourquoi que je souhaitais rencontrer Rose Kirumira.

Rose Kirumira est donc d’abord sculpteur (cf. son site), puis est devenue enseignante à Makerere University. Discuter avec elle, c’est faire un grand plongeon dans la réalité de la scène artistique ougandaise, qu’elle connaît par cœur et qu’elle analyse avec finesse et humour.

Sur l’éducation artistique à l’école : « En Ouganda, l’art est une option à partir de la huitième année de primaire, et ce jusqu’à l’examen national qui permet d’entrer à l’université. Évidemment, les élèves cherchent à avoir les meilleures notes possibles dans ces matières ‘bonus’ et beaucoup choisissent cette matière pour cette raison. C’est difficile de leur en vouloir ! Déjà, l’enseignement de l’art existe à l’école primaire et secondaire, ce qui n’est pas si courant en Afrique. Le vrai problème, c’est à partir de l’Université. En réalité, ils sont rares, les étudiants qui veulent étudier les beaux arts, mais comme c’est la matière la moins considérée par la direction, les étudiants qui n’ont pas le bon nombre de points pour être admis en économie, en maths ou autre, se retrouvent inscrits aux Beaux Arts. C’est formidable. Ces étudiants ne restent que parce qu’ils veulent malgré tout un diplôme. Autant dire que ça n’est pas toujours facile à gérer, d’autant plus que l’art n’est pas une matière comme une autre, elle demande une implication personnelle par définition élevée. »

Sur la centaine d’élèves diplômés chaque année, une poignée deviendra artiste et le restera. La moitié des diplômés sont des femmes, mais 10 ans plus tard, on ne les voit nulle part. Elles se sont mariées, ont eu des enfants, ont accepté un travail salarié quelque part, elles ont en tout cas arrêté de travailler comme artiste. Le monde de l’art est donc profondément masculin, en tout cas le monde des artistes. Il me semble cependant que ce phénomène n’est pas spécifiquement africain.

Sur ce que les étudiants apprennent ici et la façon dont ils l’utilisent en sortant de l’Université : « L’enseignement universitaire est très formel : un enseignant donne une toile et un pinceau à un étudiant et lui montre ‘comment faire’. La pratique de l’art pour de nombreux étudiants devient par définition mécanique, il s’agit d’utiliser les outils et techniques apprises à l’école pour reproduire encore et encore certains schémas. C’est pour ça que toi, quand tu arrives ici, tu trouves que beaucoup de ce que tu vois se ressemble, et c’est une réalité. Personne ne cherche vraiment à penser et à travailler différemment, je pense que les étudiants n’en voient pas vraiment l’intérêt, et nous sommes très peu à les pousser à le faire. 

Tous sont tournés vers le marché. Ils observent ce qui se vend et s’adaptent. Forcément, ça ne créé pas une diversité folle… D’autant plus que l’Université ne les pousse pas vraiment à faire autrement : ce qu’elle veut d’abord, c’est que ses élèves vivent, gagnent de l’argent une fois dehors, donc si c’est comme ça que cela fonctionne, ça lui convient. D’ailleurs, le département des Beaux Arts évolue selon cette idée, l’éducation devient de plus en plus tournée vers le marketing et non pas l’art lui-même. Le nom des trois diplômes du département le prouve bien, il y a toujours un ‘marketing’ ou ‘design’ ou ‘communication’ qui traîne. »

Petite remarque personnelle à ce niveau de la discussion : l’argument ‘les artistes en Afrique doivent vivre et c’est pour ça qu’ils font des choses commerciales sans prendre de risques ni réellement penser ce qu’ils produisent’ ne me convainc pas du tout. Je l’entends tout le temps, mais cette explication ne me suffit pas. Ailleurs, les artistes roulent-ils tous en Mercedes et n’ont-ils pas de famille ? C’est compliqué partout et ça ne l’est pas plus ici qu’en Europe ou aux États-Unis, vraiment je ne le pense pas. Ce que Rose ne nie pas d’ailleurs.

Mais reprenons le fil de notre discussion. Sur le fond, que pense-t-elle de l’approche des artistes ? « Pour être souvent allée en Europe, je comprends à quel point toi et d’autres personnes comme toi peuvent être déstabilisées lorsque vous abordez la production africaine. L’art que l’on appelle conceptuel en Occident n’existe pas réellement ici. Notre approche est beaucoup moins intellectuelle. La très grande majorité des artistes utilise des objets tangibles pour travailler ; les concepts, si on doit utiliser ce mot, sont nettement plus ancrés dans le sujet. Les objets utilisés ou représentés sont souvent directement liés à ce dont traite l’œuvre. Je ne peux pas réellement expliquer cette différence, c’est probablement culturel. Nous ne voyons pas les choses de la même façon. Je ne le déplore pas d’ailleurs, je ne pense pas qu’un système de pensée soit moins pertinent qu’un autre, j’observe juste qu’ils ne sont pas similaires et que toi, avec ton histoire et ta culture, tu ne peux pas regarder une œuvre ici comme tu le ferais dans un musée européen par exemple. »

A ce sujet, Katrin Peters, commissaire d’exposition Allemande en charge depuis plusieurs années de la Galerie attachée à l’école des Beaux Arts de Makerere University, avait relevé un élément intéressant lors d’une discussion : « La production artistique, notamment lorsqu’elle est de bonne qualité ou cherche à dépasser la simple approche esthétique, est souvent liée à des sujets d’ordre sociaux. Les artistes abordent alors des sujets comme l’environnement, le recyclage, le statut des femmes, voire quelques sujets politiques. Je n’ai pas d’objection sur le principe. Mais ce que je trouve dommage, c’est que cette réflexion soit limitée par une forte auto-censure de la part des artistes eux-mêmes. De très nombreux sujets sont oubliés, sujets qui à mon sens sont bien plus forts que ceux qui sont traités : la guerre en RDC par exemple qui concerne directement le pays, la présence Chinoise en Ouganda, les conséquences dramatiques du Sida, l’homosexualité même, etc. Je ne pense pas que les artistes ne traitent pas de sujets plus ‘sensibles’ parce qu’ils ont peur que leur travail ne soit pas acheté, au contraire, les expats qui sont leurs principaux clients seraient réceptifs je pense à ces sujets. Ça n’est pas non plus une censure directe de la part du gouvernement, c’est réellement une forme d’auto-censure difficilement compréhensible. »

Rose Kirumira a eu le mot de la fin : « It’s terrible !! » suivi d’un grand éclat de rire.

Conversation avec Rose Namubiru Kirumira, le 11 décembre 2012 à Kampala.

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