L’Afrique en noir et blanc

La ligne médiane n’existe pas en Afrique. Pas de moyenne, pas d’entre deux. L’Afrique est noire ou blanche.

Nous autres Européens sommes souvent gris. Nous aimons les compromis. Nous nous réjouissons de cette zone mouvante, flottante, souvent hésitante où se blottissent la plupart de nos vies, de nos envies et de nos choix. Nos partis politiques sont centristes, nos journaux sont mesurés, nos télévisions sont aseptisées, nos débats sont régulés. A l’école, nous apprenons la thèse, l’antithèse et surtout la synthèse. Nous aimons l’idée de nous marier, mais seulement à condition de pouvoir divorcer. Nous achetons des Frosties, mais aussi des Chocapic et des biscottes.

L’Afrique ne connaît pas le gris. C’est l’un des seuls traits communs à ce gigantesque continent que je m’autorise à dessiner. L’Afrique vit dans les extrêmes.

Une famille d’agriculteurs mangera les mêmes plats jours après jours, à chacun des trois repas quotidiens, alors même que ses productions sont souvent/parfois variées. Elle ne mangera que de l’ugali au Kenya, du riz au Burkina Faso, de l’atiéké au Sénégal et de l’injera en Éthiopie. Le reste, elle l’exportera ou le vendra au marché.

Les relations humaines sont dans la très grande majorité des cas extrêmement chaleureuses, et parfois incroyablement violentes. Au Ghana, en Tanzanie et ailleurs, quand un incident arrive entre deux personnes dans un bus ces dernières parlent fort, très fort, font les gros yeux, de grands gestes et disent sans doute quelques grands mots. Puis elles éclatent de rire et quelques secondes après partagent l’épi de maïs grillé que l’un des deux vient d’acheter.

Quand je marche dans la rue, 90% du temps, on me dit bonjour, les enfants éclatent de rire, on m’interpelle, on m’accueille, on me demande d’où je viens et où je vais. Et puis parfois, parce que je suis seule et que je suis une femme, un jeune type fait les gros bras devant ses copains et me dit un truc désobligeant.

Ça arrive partout dans le monde, c’est une évidence. La différence est qu’ici, il n’est pas courant de croiser quelqu’un dans la rue ou dans la campagne sans qu’un mot, un signe, un regard soit échangé. Du coup, des dizaines (centaines?) de fois par jours, je suis confrontée à l’option 90% ou à l’option B. L’anonymat n’existe pas. Personne n’est jamais transparent, d’autant plus quand sa peau est blanche et que, par association d’idées, on le considère comme étranger.

Quand on est invité à dîner chez une famille africaine, on n’apporte rien. On arrive les mains vides et c’est un signe de respect. Un invité est un invité, pas une sorte d’être hybride qui apporte le vin.

Dans de nombreux pays d’Afrique, un adulte peut en nourrir un autre – littéralement, en lui mettant une bouché du plat partagé directement dans la bouche, souvent par surprise d’ailleurs ; il faut toujours se tenir prêt sinon cela peut créer des situations déconcertantes ! C’est un geste fort, qui souligne à quel point cette personne vous respecte, vous accueille, vous honore. Vous êtes entrés dans sa vie et elle vous en ouvre grand sa porte. Pas de sourire en coin ni de retour en arrière. Vous êtes désormais à côté d’elle.

Je me suis rendue compte que j’utilise souvent l’adjectif « très » depuis le début de ce voyage. Chaque chose que je découvre, apprends, lis, écoute n’est pas juste quelque chose, elle est « très » quelque chose. L’Afrique est superlative. Tout y est démesuré. Tout y est radical.

Mes sentiments y sont exacerbés eux aussi. Je suis euphorique, joyeuse, fatiguée, curieuse, amusée comme je ne sais l’être que dans peu d’autres endroits dans le monde. C’est à la fois épuisant et exaltant.

Je négocie le prix de chaque petite chose de ma vie d’ici mais n’arrive pas à négocier un répit. Je l’ai accepté il y a déjà un moment mais je me surprends parfois à rêver de gris. Avant de vite me reprendre. Au fond, je n’aime que le noir et le blanc. Et les milliers d’autres couleurs que je découvre ici chaque jour.

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2 réflexions sur “L’Afrique en noir et blanc

  1. pierre dit :

    Merci Margaux ! J’en ai les larmes aux yeux, ton propos est beau, plein d’emotion et d’humanite profonde. Respect. On t’attend au Cap dans quelques mois.

  2. Christine dit :

    Waouh !

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