L’overdose Tingatinga – Lilanga

« Vous êtes Tanzanien et souhaitez devenir artiste ? Vous aimez les animaux ? Entrez à l’école Tingatinga et improvisez-vous professionnel du symbolisme animalier coloré, chargé et pointillé. Vous préférez les petits êtres étranges ? Devenez maître dans l’art de peindre et sculpter des corps emmêlés, colorés, aux drôles de formes, comme Lilanga l’a fait avant vous. Dans les deux cas, nous vous assurons un marché prospère, essentiellement composé de touristes en mal de souvenirs, ainsi qu’un effort minimum, un bon recopiage étant plus apprécié qu’une pointe de créativité. Engagez-vous, vous ne le regretterez pas. »

Je ne sais pas si ce genre de messages a déjà été affiché dans les rues de Dar es Salaam, mais ça pourrait être le cas.

Deux styles monopolisent la presque intégralité du monde de l’art en Tanzanie : les peintures ou sculptures à la Edward Said Tingatinga ou à la George Lilanga. Ces œuvres pullulent, sur les bords des routes comme dans les rares galeries de la ville. C’est soit l’un soit l’autre, avec parfois une variante de Masaïs stylisés, eux aussi réalisés à la chaîne.

Un tas « d’à la » Lilanga dans une galerie de Dar es Salaam.

Fake Lilanga

En tant que tel, ces deux peintres ne sont pas inintéressants, pas inintéressants du tout même. Ils sont les porte-paroles les plus saisissants de l’art en Tanzanie de la fin des années 1960 et début 1970 pour Tingatinga (décédé en 1972) et des années 1980 et 1990 pour Lilanga (décédé en 2005 mais gravement malade à partir de 2000).

Ils sont aussi les porte-paroles d’une certaine tradition picturale d’Afrique de l’Est, le makonde, ces sculptures de bois du peuple du même nom, directement reconnaissables car uniques dans leur forme, largement inspirées de leurs mythes et traditions.

La peinture de Tingatinga et de Lilanga est colorée, figurative, joyeuse, illustrative. Esthétiquement, ça n’est pas inintéressant non plus.

L’atout cœur ultime : la carte postale Tingatinga.

Tingatinga

Pourtant, en se baladant dans les rues de Dar es Salaam, l’overdose rode. Trop de Tingatinga, trop de Lilanga. On ouvre les yeux, incrédule face à si peu de renouvellement.

Tous les deux sont des superstars. Leurs œuvres s’arrachent pour des petites fortunes en Europe. Et tous les deux, à des époques différentes, ont fait la même chose : ils ont créé et dirigé un atelier où ils ont enseigné à de jeunes artistes à peindre et sculpter à leur façon. Surtout, à l’origine, pour leur permettre de produire plus, comme de nombreux artistes l’ont fait à travers les siècles. Après la mort de chacun des maîtres, leurs élèves et toute une ribambelle de nouveaux ont continué à travailler de la même façon – embrouillant d’ailleurs allègrement le marché de vrais-faux et autres faux-vrais.

Aujourd’hui, c’est un bon filon. Les touristes en redemandent et ça n’implique pas d’effort créatif ou intellectuel particulier. Pas de risque, pas de chocolat.

Dommage. Car l’héritage de George Lilanga est riche (celui de Tingatinga l’est moins à mon sens, notamment parce que ses œuvres sont surtout illustratives) : ses personnages à deux doigts, trois orteils et aux grandes oreilles, mi-êtres humains mi-esprits des vivants et des morts, son monde magique et fou, amusé et amusant, son refus obstiné d’intégrer la perspective, sa révérence à la culture et aux mythologies de son peuple, l’ironie infinie de ses sujets et surtout des titres de ses œuvres, et tant de choses encore. Cf. le site de la collection de Jean Pigozzi pour quelques images de ses œuvres.

Dommage, donc, que tant de jeunes artistes s’engouffrent dans la brèche. D’ailleurs, je ne peux pas croire qu’ils n’aient jamais de relents d’overdose.

Heureusement, quelques jeunes et moins jeunes artistes sortent du lot, évidemment. Mais comme on me le murmure à l’Alliance française, il faut bien les chercher.

Quelques coups de cœur (j’espère) aux prochains épisodes.

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