Gadi Ramadhani

Gadi Ramadhani

Ses débuts de phrases sont lents, dans son anglais parfait, prononcé d’une voix douce. Et quand la phrase avance, quand l’idée prend forme, alors ses mots s’accélèrent, son visage s’anime, son ton monte un peu, ses yeux roulent comme pour dire « on s’est compris » avec une petite lueur d’amusement.

Gadi Ramadhani est intense. Il est à la fois très calme et survolté. Ses gestes sont doux et accueillants, mais on sent une volonté de fer derrière chacun d’eux. Un maître zen qui aurait pris de la cocaïne.

Gadi Ramadhani est à la fois un grand artiste et un grand « faiseur ». Au milieu d’une scène tanzanienne assez statique et relativement peu créative, il dénote.

Il est sur-motivé, charismatique et surtout très réfléchi. Il est en train de créer un projet, Koko’TEN (cf. leur page Facebook), comme il en existe peu dans la région. Comme il n’en existe pas, en réalité. Et pourtant indispensable. 

« J’ai étudié l’art en Afrique du Sud et suis ensuite rentré en Tanzanie. En 2009, j’ai fait ma première exposition solo ici. Et c’est à partir de ce moment que je me suis rendu compte de tout un tas de choses : les artistes tanzaniens ne savent pas ce qu’est une exposition ou une galerie comme on l’entend en Afrique du Sud ou en Europe ; les journalistes se savent pas parler d’art autrement qu’en recopiant des mots qu’on leur donne ; les cinq principales écoles d’art du pays proposent à leurs élèves la même éducation depuis les années 1960 et l’indépendance ; et pas mal de jeunes artistes s’auto-baptisent curators (commissaires d’exposition), car il en faut, sans réellement savoir ce que cela implique. Tout ça m’ennuie car cela limite considérablement l’émergence d’une réflexion et d’une pratique de l’art structurée et pensée par les artistes tanzaniens ainsi que les échanges avec des artistes ou curators étrangers. »

Le constat que fait Gadi Ramadhani est assez partagé en Afrique de l’Est : les commissaires d’exposition sont rares et ont peu d’opportunités de se former.

Koko’TEN, ou Center for Curatorial Practice in Tanzania, entend répondre à ce manque : une plate-forme physique et intellectuelle dont le but est de promouvoir/documenter/faire de la recherche sur la pratique artistique et de permettre la formation de jeunes Tanzaniens qui souhaiteraient devenir curators.

« Je veux que Koko’TEN soit un espace physique, car nous en avons très peu ici, un endroit où les artistes pourraient venir, un lieu de ralliement. Dans ce lieu auraient lieu les formations elles-mêmes, où une douzaine de futurs commissaires apprendraient d’un commissaire étranger invité pendant des sessions de plusieurs jours qui aboutiraient à une exposition collective organisée par ces élèves. La Tanzanie a besoin de curators. »

La première session doit avoir lieu en mars 2013.

Cette histoire de Koko’TEN, je ne sais pas ce que cela donnera – difficile à dire alors que le projet est en phase de construction. Mais il faut essayer, peut-être se rendre compte de ses limites et alors réessayer quelque chose d’un peu différent. Gadi Ramadhani et son crew ont les pieds sur terre. Et ce sont des éponges.

Pendant toute notre conversation, quelques uns des amis/partenaires de Gadi Ramadhani sont restés assis à côté de nous, silencieux, travaillant sur leur ordinateur, lisant ou faisant ce qu’ils faisaient. Eux comme lui, régulièrement, relevaient la tête pour me demander mon avis, mes conseils, très sérieux et attentif, curieux de savoir ce que les autres, tous les autres, peuvent leur apporter. 

Gadi Ramadhani

Gadi Ramadhani est aussi, et surtout, un artiste. Évidemment, ses œuvres sont aussi réfléchies que le sont ses projets. Ce qu’il fait surtout, ce sont des monoprints (des peintures imprimées, en très très gros), qui impliquent, en plus de la maîtrise du sujet, celui de la technique, qu’il a justement apprise en Afrique du Sud.

L’une des séries qu’il m’a montré est pleine d’humour grinçant. Alors que l’on dirait des impressions abstraites, on découvre en regardant d’un peu plus près des pinces à linge, puis éventuellement des formes, peut-être des vêtements, comme accrochés sur un fil à linge. Une ode à la lessive ?

Gadi Ramadhani

Plutôt une amusante métaphore qu’il raconte avec beaucoup de malice : il a représenté ici le linge sale que les hommes politiques lavent tous les cinq ans, pour être tout beaux pour les élections ou autres événements de premier plan, avant de resalir leurs vêtements pendant le quinquennat suivant. Gadi Ramadhani lave son linge sale en public en lavant symboliquement celui de son gouvernement. Culotté.

Gadi Ramadhani

Conversation avec Gadi Ramadhani, le 10 janvier 2013 à Dar es Salaam, Tanzanie.

Pour quelques autres images de son travail, cf. sa page sur Creative Africa Network.

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