Les villes invisibles

Les GPS n’y sont d’aucune utilité. Une bonne carte, éventuellement. La connaissance du nom des principales artères, si cela vous fait plaisir. Mais la seule chose qui compte vraiment pour la navigation en villes africaines, ce sont les autres.

Les villes occidentales sont à découvert. Tout ce que vous pouvez y chercher se trouve quelque part entre un trottoir et l’entrée d’un immeuble, d’une maison, d’un métro. Des panneaux indiquent le nom des rues aux intersections et les abris-bus regorgent de cartes ultra précises. On peut s’y perdre, mais une bonne application iPhone viendra toujours vous sauver. Il suffit de suivre les flèches. Il y a bien quelques bars dits « secrets » mais il ne le sont pas pour grand monde. Pour se délecter des pépites de ces villes, il suffit de les parcourir assez longtemps, de changer de chemin à chaque fois, de garder les yeux bien ouverts. On peut le faire en solitaire, sans même adresser la parole à son voisin de tramway.

Les villes africaines sont invisibles. Non seulement leurs rues ne portent souvent pas de nom, ou alors inconnu du commun des habitants, mais leurs pépites à elles sont planquées. Pas secrètes, planquées.

Pour les trouver, une seule solution : s’en remettre à ceux qui connaissent la route. Les initiés. Le restaurant-institution qui sert le meilleur poisson de la ville est dans un quartier complètement improbable, loin de tout, comme s’il avait voulu obliger ses clients à débarquer vraiment affamés. La galerie d’art qui te remet à ta place est à 10km du centre ville et quand son propriétaire t’explique comment venir, tu remplis deux pages de notes de plus en plus approximatives. La boutique du designer de fringues à la mode est au deuxième étage d’une maison absolument anonyme du centre ville.

Personne ne vous y emmène ? Tant pis pour vous, vous ne porterez jamais ses robes de lumière.

Les touristes ne passent souvent qu’un jour ou deux dans les capitales de l’Afrique subsaharienne. A priori, pas grand chose à voir. Pas vraiment de musées, peu de monuments ou autres grandeurs architecturales, pas de trottoirs où marcher et puis surtout, des embouteillages à côté de quoi prendre l’A6 un 1er août est une vaste rigolade.

Si vraiment vous le voulez, vous pouvez marcher pendant des heures dans ces villes, en slalomant entre les mini-bus, comparer l’ambiance du centre-ville de Dar-es-Salaam avec celui de Dakar ou de Conakry, observer quelques superbes et vieilles maisons à Maputo ou à Zanzibar, vous perdre dans les marchés d’Accra ou d’Abidjan, suer quelques grosses gouttes à Nairobi. Mais en réalité, vous n’aurez alors pas vu grand chose de ces villes, juste la surface, ce qu’elles veulent bien vous laisser regarder, ce que ses habitants laissent à l’air libre. Pour le reste, il faut taffer un peu plus.

Première étape, parler aux habitants, parce qu’ils ont construit la ville entière autour d’eux et qu’ils en sont le principal intérêt. Parce qu’ils sont les seuls, vous l’aurez compris, à pouvoir vous en donnez les clés.

Il s’agit ensuite de repérer les quelques immeubles ou institutions ancestrales qui servent de GPS universels. Tel restaurant ? Au premier étage du deuxième immeuble à gauche des Télécommunications. Un bon cordonnier ? Dans la ruelle en face du Novotel. Ça ne sert à rien de faire autrement, personne ne vous comprendrait.

Dans un troisième temps, s’habituer aux routes des mini-bus qui sillonnent la ville. Quelques sentiments de solitude assurés les premiers jours, lorsque vous vous retrouverez dans une drôle de banlieue à l’exact opposé du quartier où vous croyiez vous rendre. Mais on apprend vite à comprendre la direction criée par l’aide-chauffeur et à monter dans le bon bus.

Enfin, tout essayer. Aller partout. Doucement, parce que c’est comme ça ici, mais sûrement, parce que c’est plus comme ça ici que nulle part ailleurs. Et poser beaucoup de questions, tout le temps.

Les villes africaines sont emmêlées, bordéliques, nauséeuses parfois pour un odorat trop habitué au neutre. Mais elles sont infinies. On peut y creuser toujours. S’y perdre et ne jamais s’y retrouver.

L’invisibilité des villes n’est probablement pas un attribut strictement africain – Italo Calvino* en a imaginé des merveilleuses, dans le monde entier et même ailleurs, de ces villes où l’oeil nu ne s’y retrouve pas. Mais beaucoup de capitales du continent, que ce soit à l’Ouest, à l’Est ou au Centre, se cachent. Un peu moins au Sud, peut-être, parce qu’on aime bien faire à l’américaine là-bas, et encore. 

Elles en valent tellement le coup, ces villes. Elles valent plus qu’une nuit à l’hôtel entre deux bus. Elles valent un peu, beaucoup, à la folie d’efforts.

* Cf. le sublime « Les Villes invisibles », dudit auteur.

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Une réflexion sur “Les villes invisibles

  1. Saskia dit :

    Margaux + calvino = coeur

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