Lévi-Straussade

« Vus à l’échelle des millénaires, les passions humaines se confondent. Le temps n’ajoute ni ne retire rien aux amours et aux haines éprouvées par les hommes, à leurs engagements, à leurs luttes et à leurs désirs : jadis et aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes. Supprimer au hasard dix ou vingt siècles d’histoire n’affecterait pas de façon sensible notre connaissance de la nature humaine. La seule perte irremplaçable serait celle des oeuvres d’art auxquelles ces siècles auraient donné le jour. Car les hommes ne différent et même n’existent que par leurs oeuvres. Comme la statue de bois qui accoucha d’un arbre, elles seules apportent l’évidence qu’au cours des temps, parmi les hommes, quelque chose s’est réellement passé. »

Claude Lévi-Strauss, « Portraits d’artistes », dans Nous sommes tous des cannibales.

Meschac Gaba

© Kunsthalle Fridericianum

© Kunsthalle Fridericianum

Un musée d’art contemporain africain nomade, interactif et collaboratif. L’intégralité des pays du monde représentés sur une surface unique. Des réflexions poétiques et artistiques se baladant dans les rues de Cotonou au Bénin. Vastes programmes.

Meschac Gaba est Béninois. Il dit qu’il ne connaissait pas « l’existence de l’art contemporain » avant de commencer à travailler à Cotonou avec des billets de banque rendus obsolètes par l’inflation, créant des œuvres politiques et directes et se faisant ainsi connaître à l’étranger.

En résidence à la Rijksakademie d’Amsterdam en 1996-97, Meschac Gaba y développe un projet qui l’occupera les cinq années suivantes. Désabusé et ironique vis-à-vis de la représentation de l’art contemporain africain dans les musées occidentaux, il pose les premières planches d’une œuvre à taille humaine, mouvante, mutante, amusante, collaborative et interactive : son propre Musée de l’Art Contemporain Africain (cf. le site du projet).

Les 12 salles de ce drôle de musée sont exposées jusqu’au 22 septembre prochain à la Tate Modern à Londres, qui a acquis l’année dernière cette œuvre un poil galère à stocker… « It is temporary and mutable, a conceptual space more than a physical one, a provocation to the Western art establishment not only to attend to contemporary African art, but to question why the boundaries existed in the first place. », annonce la Tate Modern.

Meschac Gaba

Mail & Guardian sud africain, 12-18 juillet 2013

Point de sculptures « artistiques », « ethnographiques », « traditionnelles » et « africaines » ici. Les salles de ce musée, remplies d’humour parfois noir, impliquent la plupart du temps la participation du visiteur et/ou celle d’autres artistes. Le public joue du piano dans la Salle de Musique, construit son propre musée avec des cubes en bois d’enfants dans la Salle d’Architecture, déguste des plats préparés par d’autres artistes africains au Restaurant du Musée, pouvait acheter des œuvres de ces autres artistes à la Boutique du Musée avant que la Tate Modern ne fasse l’acquisition de cette œuvre et donc n’accepte plus la vente de certaines de ses parties (dommage), se fait lire les cartes par une voyante professionnelle dans la Salle Art et Religion, etc.

Un espace touche-à-tout, largement autobiographique, surréaliste et bricolé à la main, où les rôles sont inversés, où il ne s’agit pas simplement de regarder et de lire des informations produites par d’autres, mais d’y prendre part, d’y mettre son grain de sel, de repartir avec son pin’s (comme lors de la première présentation de Draft Room, en 1997 à la Rijksakademie).

Comme le soulève le journaliste Jonathan Jones : « Museums can be autobiographies, or novels. The Museum of Contemporary African Art is a bit of both. But it is also a protest. Where is the African art of today in European and American museums? The Art and Religion Room juxtaposes reproductions of « classic » African religious sculpture with tacky Christian and Buddhist artefacts. The stress that museums place on African ceremonial art of the past, this implies, is a bit like judging modern European art by kitsch replicas of Raphael Madonnas. »

Aujourd’hui enfermé dans un musée, le Musée de l’Art Contemporain Africain entend pourtant en ouvrir les portes, laisser l’art vivre sa vie dans la vraie vie. A la Documenta XI, à Kassel, Meschac Gaba avait présenté la dernière partie de ce projet, Humanist Space, où il remettait des vélos dorés aux visiteurs, libres alors de les mener où ils le souhaitaient.

L’art dans la rue et dans la vie est l’un des thèmes centraux de Meschac Gaba, qui le souligne dans des travaux bien plus récents, présentés en ce moment à la Stevenson Gallery, à Cape Town. L’exposition, intitulée Le Monde, regroupe notamment deux œuvres présentées à la dernière Biennale du Bénin.

Meschac Gaba

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On y voit ainsi deux immenses drapeaux, représentant l’intégralité des drapeaux africains convergeant vers le centre pour l’un, et les drapeaux de tous les pays du monde regroupés selon le même principe pour l’autre. L’Etat se fond dans l’International, dans cet espace qui les regroupe tous, au centre de ces nouveaux drapeaux assez idéalistes, un peu ironiques, assez esthétiques, un peu amusants.

Meschac Gaba

Est aussi présentée à la Stevenson Gallery une partie de son projet de Bibliothèque Roulante, conçue pour la Biennale à Cotonou, ville déclarée par Meschac Gaba « Musée de l’Art et de la Vie Active ». Il a notamment remplacé les plaques d’immatriculation des taxi-motos aux tshirts jaunes qui sillonnent la ville par des citations d’artistes, de commissaires et d’acteurs de la scène artistique internationale, tentant de créer un dialogue géant dans la ville, pendant toute la durée de la Biennale, sur le thème de l’art.

Celui qui s’est marié dans un musée avec la commissaire Alexandra van Dongen puis l’a documenté et présenté dans la Salle de Mariage de son Musée de l’Art Contemporain Africain dit que « l’art, c’est la vie ». Soit. On ne le contredira pas.

Garyade bis

Lettre à l’éléphant

« Il n’est pas douteux que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami, dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y ait pas non plus de place pour l’homme. »

Romain Gary, 1968, dans Le Figaro Littéraire

La ruée vers Woodstock

Woodstock, c’est un peu le Brooklyn capetonien. Quartier tout proche du centre ville – qui en est séparé par une frontière physique, la Hudson River à NY et l’entrée de la N1 à Cape Town -, on aurait pu, encore récemment, l’appeler « populaire », « industriel » voire « dangereux-pour-les-blancs-en-goguette ». Des entrepôts et usines progressivement désaffectés, des maisons basses de toutes les couleurs, des supermarchés discount, de petits commerçants partout, des habitants en grande majorité noirs et coloured (on dit « métisse » en France), une vie de quartier évidemment liée au centre-ville mais autonome malgré tout et plein d’autres choses.

Woodstock

Woodstock

Woodstock

Aujourd’hui, tout cela se transforme à mille à l’heure ; la gentrification bat son plein. Les djeuns cools ont pris le quartier d’assaut. Ils prétextent le mélange des genres et des gens mais je ne suis pas tout à fait convaincue. Il s’agit surtout d’un glissement de population. D’une nouvelle couche de peinture et de projets dans de superbes et gigantesques bâtiments qui en ont vu d’autres. Formule universelle d’une ville qui grandit. J’ai comme une petite boule de poils qui reste coincée dans ma gorge à la vision de ce quartier qui se fait repousser, mais je dois bien avouer qu’il s’y passe malgré tout des trucs sacrément chouettes. Et un peu plus chaque fois que je viens à Cape Town.

Comme Brooklyn, donc. Mais pas encore tout à fait comme Bedford Avenue (ouf).

Woodstock a la chance, en plus de tout le reste, d’être canon : entre vieux immeubles en briques, maisonnettes multicolores, vues de fou sur Table Mountain et grandes avenues entrecoupées de petites rues.

Woodstock

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Woodstock

Comme je l’ai fait pour d’autres villes : voici un petit tour culturelo-artistique de ce drôle de quartier.

Les premiers à avoir tablé sur le potentiel de Woodstock sont les galeries d’art et en particulier les trois principales de la scène sud africaine – selon moi et d’autres – Stevenson Gallery, Goodman Gallery et What if the World. C’est la base du quartier. La structure. Celles vers qui je me retourne toujours. Leurs expositions changent tous les mois environ et les artistes qu’elles représentent sont la crème.

Woodstock

À noter, quelques autres art spaces / studios qui valent le coup d’œil : Blank Projects (juste en face du bloc Stevenson/Goodman, espace relativement récent qui tente une nouvelle approche de la galerie commerciale, pas inintéressant), /A Word of Art (dans LE mall cutlurelo-commercial du quartier, j’en reparlerai, vaste projet du street artist Ricky Lee Gordon) et Greatmore Studios (un peu plus loin, jamais très loin, surtout un lieu de résidence d’artistes).

Woodstock

Woodstock

Woodstock

Au rez-de-chaussée du 176 Lowry Road (immeuble qui abrite la Goodman Gallery, pas mal de bureaux de jeunes et moins jeunes entreprises-cools et juste à côté de la Stevenson Gallery), on trouvait il y a encore peu de temps l’espace de Bell-Roberts Publishing, l’éditeur de la bien nommée Art South Africa, revue sur laquelle tout le gratiné du monde de l’art sud africain se jette tous les trois mois. Cette année, j’ai découvert une boutique de chaises design à la place de Bell-Roberts Publishing. Mais cette adresse est toujours indiquée sur le site internet de la revue. Mystère.

Sur l’une des deux grandes avenues parallèles qui dessinent Woodstock, a lieu tous les samedis matin le plus grand regroupement jamais imaginé de djeuns cools, ceux-là même dont je parlais plus haut. C’est le Neighbourgoods Market. Immense marché semi-couvert, il regroupe des designers, des antiquaires, des créateurs de bijoux et autres sacs à dos, et surtout des stands de nourriture et boissons tous plus bons et bios les uns que les autres. Le hot spot pour se remettre de sa soirée du vendredi tout en étant assuré de croiser les copains de la veille. Ce marché, créé en 2006 par un duo Américano-Sudaf’, est, avec les galeries citées plus haut, le vrai déclencheur de la « ruée Woodstock ». Et puis, ça a beau m’agacer de voir autant de hipsters d’un coup, j’avoue apprécier ce petit pèlerinage du samedi matin…

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Un peu plus haut sur la même avenue, impossible de rater l’immeuble Woodstock Exchange, un genre de mall culturelo-commercial avec plein de créatifs dedans : cafés/restaurants simples et bons, boutiques de sacs à dos (décidemment), coiffeur spécialisé coiffure cool, galeries de sous les fagots, bureaux participatifs avec baby-foot et autre boutiques de fixie.

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Woodstock

Un peu d’ironie ne fait jamais de mal.

Au milieu de tout ça, des ruelles très jolies, beaucoup de grands et beaux graffitis sur les murs, une mixité sociale et raciale encore un peu préservée, des studios d’artistes planqués dans d’anciens entrepôts, une vie culturelle en accéléré et peut-être une rencontre marrante au coin de la rue.

Woodstock

Garyade

« Dans un monde où le trucage et les fausses valeurs triomphent partout, la seule certitude qui nous reste est celle des chefs d’oeuvre. »

Romain Gary, Le faux (nouvelle)

Le bout du monde

Il y a quelques semaines, j’arrivais à Cape Town, la ville-limite de mon voyage, le bout du monde, d’un monde, de mon monde cette année élargie.

Coucou la pointe du Cap de Bonne Espérance – les esprits les plus acerbes me feront remarquer qu’en réalité, malgré sa super-staritude, ce dernier n’est pas la vraie de vraie pointe de l’Afrique qui se trouve en réalité au Cap Agulhas. Mais franchement, peu m’importe. La bonne espérance me satisfera pour cette fois.

Je suis donc installée à Cape Town, fin géographique de mes longues rencontres de belles personnes. Je suis arrivée. J’y suis arrivée.

Allez, à bientôt pour la suite de mes aventures de quelques mois – trois – à Cape Town et dans le coin, clôture de cette décidemment très chouette aventure africaine (presque) solitaire.

Margaux au Cap de Bonne Espérance